Publié samedi 15 janvier 2011 sur le blog de Michelaise

http://lepetitrenaudon.blogspot.com/2011/01/polars-en-these.html

 

POLARS EN THESE

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Le point commun de tous ces romans policiers réside dans le personnage central : inspecteur de police, journaliste, rabbin, médecin légiste, procureur... Ces personnages sont le plus souvent attachants, humains, bourrés de crises de conscience et de problèmes sentimentaux. Bref, ce ne sont pas des super héros, mais plutôt des aventuriers explorateurs de l'âme humaine, aussi fragiles qu'intelligents. On adore leur côté poète décalé, on s'attache à leurs problèmes personnels insolubles, on partage leurs inquiétudes et leur mal-être. Ce qui compte, c'est la profondeur de la connaissance de l'humain; qui, le plus souvent s'ajoute à une étude sociologique très fine.

J'en étais là de ma réflexion sur le "polar nouveau genre", toujours un peu honteuse de ces lectures débridées dont, en général, on ne se vante guère dans les soirées mondaines (j'en vois sourire !! les pince-fesse michelais, on imagine !!!), où il est de meilleur ton d'avoir lu Hessel ou Welbeck, à moins qu'on n'y fasse discrètement allusion aux classiques,  pour laisser supposer que votre livre de chevet est Les Pensées ou Les Lettres persanes. Mais étant, vous l'avez compris, dispensée de sauteries élégantes, je peux m'adonner à mon vice tout à loisir. Pourtant, je garde un embarras de bon aloi sur le sujet et quand j'ai croisé sur Amazon la thèse de Pascale Arizmendi consacrée au Paris de Nicolas le Floch, j'y ai vu l'occasion de justifier un peu ces tendances inavouables. Car Amazon n'ignore rien de mes dévergondages littéraires, et m'a proposé ce bouquin au vu de mes achats précédents !!

Une thèse, une vraie, qui s'attache à décortiquer dans les plus petits détails l'œuvre de Jean François Parot, qui traque l'auteur dans ses derniers retranchements d'inventeur, qui vérifie sans concession la moindre de ses sources et analyse sévèrement chaque référence. Une thèse écrite par une agrégée de lettres qui argumente autour du "tableau de Paris", tel qu'il apparait dans les 7 premiers romans de la série consacrée au commissaire Le Floch. L'érudition de Madame Arizmendi lui permet de slalommer avec naturel dans les intrigues complexes de Parot, mais aussi dans les archives, dans les œuvres littéraires et autres ouvrages d'historiens qui ont fourni à l'auteur son matériau, sa matière première pour les romans en question. Et tout cela dans une langue alerte, une thèse, en un mot, qui se lit comme un roman !

La première partie est consacrée à Paris, la ville mythique, la ville corruptrice, la ville des "Lumières", Paris surtout, telle qu'elle apparait au petit provincial éclairé qui la découvre avec crainte et passion. Il faudrait lire ces chapitres muni(e) d'un plan XVIIIème de la capitale pour en savourer toutes les subtilités. La deuxième partie insiste sur tous les paradoxes de Paris en cette fin d'Ancien Régime : archaïsmes et modernités sont envisagés dans tous les domaines de la vie courante : hygiène, sécurité, gastronomie, loisirs, plaisirs...
J'avoue avoir trouvé la troisième partie, plus de "technique littéraire", moins captivante : on s'y perd dans la traque aux citations, les byzantinismes de l'italique et des guillemets, mais on y découvre quelques idées intéressantes sur l'érudition au XVIIIème. La dernière partie s'attache à démontrer comment Parot a utilisé toutes les astuces du polar pour mettre en valeur l'influence des Lumières sur ses personnages principaux et pourquoi le choix de cette époque est, finalement, très pertinent.

Une lecture aisée, érudite et documentée, un vrai travail de bénédictin de la part de l'auteure qui donne envie de relire, un plan de Paris d'une main, sa thèse de l'autre, l'œuvre d'une richesse incroyable de ce diplomate reconverti à l'écriture. Car ces romans nous donnent à voir une époque, ses interrogations, son évolution tant mentale que territoriale, ses mœurs, ses coutumes, ses inquiétudes. Bref une série qui rend palpable la vie de nos ancêtres proches et qui, même si Pascale Arizmendi relève quelques très légères approximations, se révèle d'une précision historique redoutable. Et sans doute aiguillonné par ce travail, est-ce ce qui explique que le dernier volume de Parot, L'honneur de Sartine, soit aussi pointu dans les références, et écrit presque en authentique langage XVIIIème. Au point que l'historique semble gagner sur le polar !